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4Lorsque le Willard Psychiatric Center (près de New York) a fermé ses portes en 1995, les travailleurs chargés du nettoyage ont trouvé des centaines de valises dans le grenier d’un bâtiment abandonné. La plupart d’entre-elles n’avaient pas été ouvertes depuis que leurs propriétaires étaient entrés dans l’institution des dizaines d’années auparavant.

Les valises et leur contenu sont les témoins de la vie de ces personnes, de leur richesse, leur complexité, avant qu’ils n’entrent à Willard. On y retrouve leurs aspirations, réalisations, relations sociales et familiales, et leur arrêt brutal. Grâce à ces archives naturelles, on entrouvre la porte d’un certain passé, de ce que ces gens étaient et ce qu’ils représentaient pour leurs contemporains. On voit aussi ce qui les a amenés à Willard, et l’impuissance ou le manque de volonté de la psychiatrie à répondre à leur problème.

Les gens dont la mémoire a été exhumée par le projet dont parle ce site ont passé des dizaines d’années à Willard. La plupart y sont morts. Ils étaient ceux dont la société ne voulait pas, mais chacun a une histoire émouvante et fascinante. Beaucoup avaient une carrière, des familles, des aspirations artistiques ou intellectuelles; beaucoup avaient subi des pertes énormes. Chaque histoire permet d’envisager plus largement les problèmes auxquels ils ont été confronté: pauvreté, mauvaise santé, perte d’être chers, etc. Et permet aussi de voir le gâchis.

Un exemple parmi d’autres:

Mlle. Madeline # 22040 (1896 – 1986)

1Née à Paris dans une très bonne famille, elle a été admise à Willard en 1939, et y a passé les 47 années suivantes. Diplômée de la Sorbonne, elle a beaucoup voyagé en Europe et aux États-Unis, et sa malle contenait de nombreuses photos de ses voyages. Après la Première Guerre mondiale, elle devint secrétaire auprès de la Mission française sur les dettes de guerre. Sa malle contenait également de nombreux livres, sur la philosophie, la littérature, l’histoire, la musique. A New York, elle suivit des cours à Columbia University.

2Elle devint de plus en plus attirée par les sciences occultes, et s’isola de plus en plus de ses amis, collègues, etc. Selon son dossier à Willard, ses employeurs la considéraient comme « étrange, rude ». Durant la grande dépression, elle ne put retrouver du travail, et de fil en aiguille, fut envoyée à l’hôpital psychiatrique de Bellevue à Manhattan.

Elle a toujours refusé de se plier aux lois de l’hôpital, partant du principe qu’y étant entrée volontairement, elle ne devait y séjourner que peu de temps. Elle fut ensuite envoyée à Willard en 1939, tout en clamant qu’elle voulait en sortir immédiatement. En 1965, elle demandait encore à sortir.

Elle fut traitée par des neuroleptiques, et finit par développer ce que l’on nomme un dyskinésie tardive, une réaction extra-pyramidale. Le plus souvent, celles-ci sont bucco-faciales et se présentent sous la forme de mouvements choréoathétosiques de mâchonnements et de protrusion de la langue répétitifs et incontrôlables (source: wikipedia). Donc, on finit par lui prescrire non pas d’autres médicaments, mais une thérapie comportementale pour qu’elle arrête de grimacer.

A 79 ans, elle fut transférée dans un hospice privé à proximité de l’hôpital, ou elle décéda en 1986, à l’âge de 90 ans. On ne sait pas où elle est enterrée.

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Vous pouvez en apprendre plus sur le projet, certains de ces patients, sur l’histoire de Willard, ce que les patients y faisaient (un indice: du travail non rémunéré comme en prison), visitez ce site: The Willard Suitcase Exhibit. C’est poignant, extrêmement bien construit, pédagogique, riche, et remet les choses en perspective à chaque instant. Toutes les photos de ce post sont issues du site.